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Souvenirs d’une sage-femme

Par Monique
La sage-femme est étymologiquement « celle qui sait ». Elle aide la femme à accoucher et pour avoir envie de l'aider, il faut l'aimer. Son but : l'accompagner sur le chemin passionnant qu'est la naissance d'une vie.

Lors d'une naissance, on assiste à deux types de réaction. La première où la femme est heureuse, comblée. La seconde, plus rare, est liée aux conditions de l'accouchement et l'enfant devient coupable de la douleur, d'où un certain rejet. Deux à trois jours après la naissance, la mère traverse parfois une phase de dépression post-natale, le « baby blues » qui dure une petite semaine en moyenne. Elle a alors du mal à s'occuper de son bébé, ne supporte pas qu'il pleure. Lors du séjour en clinique, cette dépression peut passer inaperçue et c'est au moment du retour à la maison que l'on peut en prendre toute l'ampleur.

Lors de la préparation de l'accouchement, beaucoup de pères sont présents mais ils parlent peu car celle-ci est très technique. La place du père est maintenant plus ancrée et le fait qu'il assiste à l'accouchement est entré dans les mœurs. L'évènement se partage à deux et c'est positif pour le couple. Lors de l'accouchement, les hommes voient leur femme sous un autre jour. A aucun moment l'homme ne doit être forcé d'assister à cet évènement. Mais s'il le fait, il doit se situer en père et non en mari, faute de quoi, le couple risque de devoir supporter de lourdes conséquences. En effet, le mari ne retient que le côté bestial de l'accouchement, se fixe là-dessus et rencontre ensuite des difficultés pour avoir des rapports sexuels avec sa femme. Lorsqu'il se positionne en tant que père, il voit davantage le bébé. Certaines femmes ne souhaitent pas la présence de leur compagnon et bien souvent c'est parce qu'elles craignent de ne pas être à la hauteur, par pudeur aussi. D'autres sont très fermées à cette idée mais cette attitude reste exceptionnelle ; d'autres enfin l'imposent. Dans tous les cas de figure, cette décision reste l'affaire du couple.

Pour une femme seule, c'est très dur et elles sont souvent accompagnées d'une amie, de leur mère, d'une sœur, très rarement d'un ami ou d'un copain. Je me souviens à ce propos avoir vécu un très bel accouchement. La future mère avait acquis des techniques de yoga pour l'aider dans son travail et de l'encens était disposé dans la salle de travail. Deux hommes l'assistaient, dont l'un à priori n'était pas le père. Il a massé la mère pendant tout l'accouchement. Je n'ai pas eu réellement à intervenir, juste à vérifier que tout se passait bien. Pour les femmes seules qui n'ont pas choisi cette situation, dès que le bébé est là, l'absence du père se fait sentir, elles sont alors tristes et le retour à la maison est difficile.

Les césariennes sont un peu mieux vécues par les femmes car, maintenant, grâce à la péridurale, elles assistent à l'arrivée de leur enfant, entendent le premier cri et sont les premières à le voir. Ce n'est plus un obstacle dans la première relation au bébé. Cependant, il n'en demeure pas moins que cet acte est un peu frustrant pour la mère qui se sent dépossédée.

Une naissance peut aussi signifier l'irruption du drame dans le couple avec, l'arrivée d'un enfant malformé. Le « couple modèle » le prendra bien en charge ; d'autres le rejetteront, d'autres enfin chercheront qui est responsable dans le couple…Certains enfants seront abandonnés et notamment quand la situation se renouvelle. Ce nouvel enfant devient un obstacle pour toute la famille. L'enfant sera alors transféré dans un centre hospitalier où il sera pris en charge. D'autres couples cherchent à savoir comment l'enfant va vivre son handicap, il l'accepte tel qu'il est, mais il peut prendre la place de tous les autres enfants du couple.

Une femme qui a déjà vécu un avortement va souvent vivre cette nouvelle grossesse comme une conjuration de l'avortement. L'enfant qu'elle désire est le premier qui a été « avorté ».Les adolescentes cachent souvent leur grossesse et lorsqu'elles arrivent à terme, elles jouent parfois à la poupée. Elles ont souvent peur d'annoncer la grossesse à leur famille et retardent ce moment. J'ai rencontré deux adolescents de moins de seize ans qui étaient lycéens tous les deux. La grand-mère maternelle qui avait trente cinq ans à l'époque a élevé l'enfant et les parents le voyaient chez elle. Ils se sont finalement séparés et la grand-mère continue à l'élever, comme son propre fils.

Les naissances multiples ne sont pas toujours faciles à vivre. Je me souviens d'un couple qui a eu des triplés alors qu'il ne s'y attendait pas. Ils avaient déjà une petite fille de dix huit mois. Le père était très content, ayant lui-même un frère jumeau. En revanche, la mère n'était pas vraiment heureuse. L'aînée a eu de gros problèmes, submergée par l'arrivée de ces trois enfants qui ne lui laissaient plus de place auprès de ses parents et à qui elle n'arrivait pas à dire « j'existe aussi ». Dans l'absolu, les jumeaux c'est très bien mais on oublie que certains se détestent et deviennent de vrais ennemis…

Dès la naissance, on sent chez certains bébés qu'il s'est passé quelque chose in-utéro. Ils ne croisent jamais le regard de leur mère, refusent le sein. La mère arrive rarement à expliquer ce qui s'est passé. L'enfant est arrivé à terme et manifestement, il n'avait pas envie de venir au monde. Dans ce cas, c'est le drame et personne ne peut dire pourquoi. Lorsqu'un enfant meurt à l'accouchement ou dans les jours qui suivent, la seule consolation pour les parents réside dans le fait de ne pas avoir à assumer un enfant « anormal » qui a trop souffert pendant l'accouchement.

En cas de grande prématurité, la maman n'est pas prête à le vivre. On veut garder l'enfant à tout prix, à quel prix ! La maman n'est pas prête, elle a un désir d'enfant et la grossesse s'arrête d'elle-même, on ne peut rien faire. La mère vit cette situation tragiquement. Son enfant souffre. On ne parle pas beaucoup de la douleur de l'enfant même si on commence maintenant à s'y intéresser.

Aujourd'hui, les femmes programment leurs grossesses. Avant, elles les subissaient et j'ai vu des femmes pleurer en accouchant. L'enfant n'était pas toujours désiré. Cependant, l'enfant n'est pas forcément plus heureux aujourd'hui. Il y a parfois un décalage entre l'enfant désiré et l'enfant réel. L'enfant virtuel existe : c'est un enfant parfait, livré le plus vite possible. Beaucoup trop de femmes font un enfant dans le virtuel. On le voit alors le plus beau possible, et on ne l'assume pas lorsqu'on s'aperçoit que cet enfant entraîne de nombreuses contraintes. Avant de faire un enfant, il faut absolument réfléchir à ce que cela veut dire. Trop de femmes sont complètement perdues avec leur enfant dans les bras, il ne doit pas pleurer, embêter. Il ne faut pas le considérer comme un objet dans un berceau. On est passé  du bébé-momie à une personne à part entière. Il faut savoir être à leur écoute. Il y a encore beaucoup trop de mères qui pleurent et dans ce cas-là on se retrouve avec deux bébés !

Lorsque l'on est obligé de pratiquer une interruption thérapeutique à 4 mois de grossesse car l'enfant a un problème, la mère est renvoyée à elle-même, elle est culpabilisée car avait un réel désir d'enfant. A cinq mois de grossesse, on ne peut plus parler d'avortement, c'est un petit accouchement, c'est une intervention thérapeutique qui est très mal vécue. « L'accouchement » déclenché est parfois long et c'est une horreur. C'est douloureux physiquement et en plus, au bout, il y a la perte de l'enfant. En principe, l'expulsion se pratique sous anesthésie et on propose systématiquement à la mère de voir son enfant afin qu'elle puisse en faire le deuil.

Dans les années qui viennent, j'espère que le désir d'enfant existera toujours, ça fait partie de l'humanité. On peut être dans le désir sans avoir recours à la programmation. Entre l'envie et l'acceptation il y a tout un monde. Et l'avis de l'enfant ? Personne ne reconnaît le bébé qui s'est battu et qui a souffert. Pourtant, il hurle à tout le monde qu'il est là, qu'il est présent…

 


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