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Par
Hélène Brunschwig,
Psychologue
et psychanalyste
La
femme a le pouvoir de permettre – ou non – à son mari de jouer
son rôle de père.
Ce
sujet difficile a fait l'objet de plusieurs études.
Boris
Cyrulnik, dans son très beau livre « Sous
le signe du lien »,
nous explique que la voix du père passe facilement à travers la
paroi utérine et que le bébé s'y familiarise. Il s'agit en
fait de « l'homme
d'attachement désigné par la mère »
et c'est « elle
qui le nomme père ». « Quand cet homme
d'attachement parle avec la mère, le bébé réagit, accélère
son cœur ou change de posture ».
Lorsque cet homme parle, sa voix « ne
stimule pas directement le bébé, mais stimulant la mère, la voix
de cet homme stimule le bébé par traductrice interposée ».
Si la mère n'éprouve aucune émotion lorsque le père parle,
« elle
ne réagit pas et le bébé reste indifférent aux stimulations de
cet homme qui ne deviendra jamais son père puisque la mère ne
l'aura pas désigné par ses réactions émotives ».
On a remarqué que « si
la mère établit une relation d'attachement avec un homme, père
biologique ou non, elle lui donne le pouvoir d'interagir avec son
bébé ».
On a montré que « lorsque
le père est malade, le fœtus change de comportement ».
« Les
informations sensorielles que la mère envoie au fœtus sont
modifiées ».
Quand la mère apprend que son mari est malade et qu'elle en est
affectée et stressée, « le
bébé devient instable et hyperactif ».
Ces
citations sont un peu effrayantes car elles confèrent un pouvoir
exorbitant à la mère. Pourtant, il semble bien que ces observations
soient justes : la mère a le pouvoir de rendre père son
compagnon ou de lui barrer la route de père. Il existe encore,
parfois, une autre possibilité, c'est celle de la mère
temporairement défaillante et du père qui arrive à relayer, à
condition que chacun des deux l'accepte.
Une
histoire de lapin
Une
orthophoniste m'adresse un jour un garçonnet de 9 ans pour des
difficultés de lecture apparemment insurmontables. Il vient avec sa
maman qui a l'air triste et épuisée. Elle a cinq enfants, son
mari est perpétuellement absent, elle se sent très seule avec cette
lourde charge. Son fils se réfugie souvent chez son oncle maternel,
on sent que le père est vraiment absent de l'univers du jeune
garçon que nous appellerons François. Après avoir rencontré le
père et obtenu son accord, je commence une thérapie avec François.
J'ai trouvé que le papa avait l'air aussi triste que sa femme…
Pendant
quelques séances, François avait l'air de s'ennuyer beaucoup et
ne pas savoir ce qu'il faisait là. Il n'avait absolument rien à
dire et je commençais à me décourager, lorsque je pensais au
secours du dessin. Je lui proposais de dessiner ce qu'il voudrait.
« Je
ne sais pas dessiner »
- « Moi
non plus »
lui dis-je, « ça
va être bien plus amusant ».
Je vois se dessiner sur ses lèvres son premier sourire à l'idée
que j'étais nulle en dessin ! Ce qui est d'ailleurs tout à
fait vrai…
Voilà
que le jeune garçon se lance dans un dessin très structuré. Il
m'annonce qu'il va dessiner un terrier de lapins, dans lequel
sont « les
petits et leur mère ».
Il appuie bien sur le mot mère et ajoute « le
mâle n'est pas là ».
Je remarque qu'il ne dit pas le mot père. « Il
est dehors en train de jouer avec le cheval ».
Je suis chargée de dessiner le cheval compagnon de jeu du mâle
lapin. François raconte que les deux mâles jouent toute la journée
entre eux. « Puis,
le soir, quand le mâle lapin veut rentrer chez lui, la mère boucle
le terrier et lui dit : « Ah non ! tu nous as laissés
tomber toute la journée, tu ne rentreras pas ».
L'histoire
me paraît d'une grande importance, mais je ne suis pas sûre que
François se rende compte que c'est son histoire qu'il vient de
mettre en scène. Quelques questions de ma part restent sans écho,
par exemple : « Ca
te rappelle quelque chose cette histoire, » - « Non,
rien ».
Je lui demande alors : « est-ce
que tu me permets de faire voir ce magnifique dessin à tes
parents ? ».
Je crois que c'est capital qu'ils voient ce que leur fils
ressent inconsciemment des rapports familiaux. Lorsque les parents
viennent et que je leur montre le dessin en racontant ce que François
en avait dit, le père a les larmes aux yeux en disant :
« Ce n'est pas possible que notre fils comprenne si bien ce
qui se passe chez nous… ». « Je n'ai jamais empêché
mon mari d'entrer »,
dit la mère bouleversée. Prudemment, je lui demande si elle le
laissait s'occuper des enfants lorsqu'ils étaient bébés :
« Ah !
non par exemple, il me les aurait cassés… ».
Le père acquiesce en disant : « je
n'aurai pas su m'en occuper ».
Tout
d'un coup, les deux parents ont compris l'engrenage dans lequel
ils étaient tombés. La mère avait barré l'accès aux enfants,
le père, intérieurement peu sûr de lui, n'avait rien revendiqué.
Se sentant inutile, rejeté, il avait commencé à déserter la
maison, il faisait des courses de moto après son travail et à
longueur de week-end. La mère s'était sentie de plus en plus
délaissée…
En
jugeant superficiellement, au début de nos rencontres, j'avais
pensé « quel
mari lâcheur ».
Finalement, la situation était infiniment plus complexe, le mari
n'avait pas pu s'intégrer, parce qu'il n'en avait pas eu la
possibilité, à la fois par l'attitude de sa femme mais aussi de
par son économie psychique personnelle : il s'était laissé
évincer. Dans ce type de situation, une terrible complémentarité
s'installe. Est-ce le mari qui laisse tomber les autres ou est-ce
les autres qui s'arrangent très bien sans lui ? La
complémentarité du père absent et de la mère trop présente a pu
être abordée grâce au dessin de François. La mère a pu prendre
conscience de ses responsabilités et le père a pu envisager que sa
présence était nécessaire et bénéfique pour ses enfants.
Finalement, au cours des entretiens, le père de François a commencé
à prendre un immense plaisir à s'occuper des enfants, et sa femme
a commencé à aller chez le coiffeur et au cinéma ! Dans les
semaines qui ont suivi, François est retourné chez son
orthophoniste continuer son traitement et sa lecture a fait d'énormes
progrès, le blocage étant levé. La reconnaissance du père par la
mère et par les enfants est essentielle au développement psychique
mais aussi intellectuel et social de l'enfant.
Le
père relais
Christian
est un enfant de cinq ans qui vient me voir pour des crises d'asthme
et de l'énurésie. Il est timide, jaloux, et finalement très
malheureux. Le père vient seul, très inquiet, pour me raconter tout
cela. Lorsque je rencontre la maman, elle me demande de ne pas
compter sur elle, qu'elle est incapable d'aider son fils en ce
moment et qu'elle demande à son mari de la remplacer. Nous
décidons donc d'entreprendre une thérapie père-enfant. Pendant
toute cette thérapie, le papa a été d'un secours inestimable.
L'enfant a fait presque uniquement des dessins, d'abord des
traits dans tous les sens et de toutes les couleurs, comme une sorte
de volcan, puis, petit à petit, au milieu du chaos est apparue une
petite fusée qui a grandi et s'est organisée au cours des
séances, avec un personnage à l'intérieur. La fusée et son
personnage maîtrisant de plus en plus le chaos extérieur. Le père
et moi étions fascinés par cette traduction picturale de
l'organisation du moi de Christian. Il était visible que le
personnage de plus en plus solide était Christian et que cette
solidité venait de son père. Pendant les séances, il était très
présent et la maison, il communiquait à son fils toute sa force, sa
sécurité et son amour. Son rôle était capital. Petit à petit,
les choses sont rentrées dans l'ordre, et la maman qui, de son
côté allait mieux, a repris sa place. Cette mère a eu la sagesse
de déléguer quelques temps son rôle à son mari qui a su la
remplacer, tout en jouant son rôle propre de père.
Jamais
acquis, toujours rattrapable…
Le
plus souvent les mères laissent aux pères l'accès aux enfants
avec joie, parce que ces pères sont « leurs hommes
d'attachement » et les pères qui se sentent heureux de
l'être sont de plus en plus nombreux, heureusement !
Pourtant, rien n'est jamais acquis pour toujours, toutes les
combinaisons sont possibles aux différents moments de l'évolution
des familles. Rien n'est jamais linéaire : il arrive qu'à
certaines époques de la vie des événements graves puissent
perturber un équilibre qui existait auparavant : des deuils,
des infidélités, des dépressions, des maladies, des pertes
d'emploi...Parfois, les retours à la conscience des parents, des
souvenirs de leur famille d'origine peuvent devenir prégnants et
empêcher un déroulement harmonieux des relations familiales
actuelles. La mère peut devenir possessive, le père peut se
désintéresser de sa famille ou réciproquement. Il ne faut surtout
pas hésiter à en parler.
Ce
sont souvent les difficultés des enfants qui sont révélatrices des
difficultés des parents, mais il y a toujours une issue à condition
de « s'y coller » avec courage.
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Cet article a fait l'objet d'une parution dans la revue Alliance
– Mars/avril 1997.
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