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par
Hélène Brunschwig,
psychologue
et psychanalyste
On ne naît pas humain, on le
devient. Le bébé ne devient pas humain qu'à condition d'être
élevé par, et parmi les humains. Il faut qu'il soit inséré dans
un tissu de relations d'amour et dans un bain de langage.
La qualité des relations affectives
conditionne tout le développement, y compris intellectuel. Les
biologistes ont découvert que la richesse des connexions entre les
cellules cérébrale dépend non seulement de la quantité de
stimulations reçues par le bébé, mais aussi de leur qualité. Des
psychiatres d'enfants et des linguistes ont pu mettre en évidence
que plus les interactions sont souples et chaleureuses entre les
bébés et leurs parents, plus le développement se passe
harmonieusement, et plus le langage s'installe facilement.
L'humanité s'apprend par le
contact avec les autres humains, contact physique et affectif. C'est
pourquoi les enfants gravement carencés physiquement ou
affectivement s'épanouissent si difficilement.
C'est le rôle passionnant des
parents que d'humaniser leurs enfants. Le lien privilégié de
cette humanisation est la famille, dans nos sociétés occidentales.
La stabilité est souvent moins grande qu'autrefois, pour toutes
sortes de raisons sociologiques, et la sécurisation des parents, si
nécessaire à celle des enfants, est bien aléatoire. Mais, en
revanche, nous avons enrichi de façon spectaculaire nos
connaissances concernant le développement de l'enfant, au cours de
ces dernières décennies, et cela peut beaucoup nous aider.
Nous sommes certains maintenant que
l'enfant a tout ce qu'il faut en lui pour se développer
normalement et que les parents sont là pour favoriser (ou tout au
moins ne pas freiner) ce développement, en créant les conditions
qui lui sont nécessaires.
Avoir
confiance en l'enfant
L'enfant est « programmé »
pour être capable de répondre aux interactions avec ceux qui
l'entourent et même, dans une certaine mesure, pour les provoquer.
Regardez les efforts que déploient les
bébés pour mettre les parents « dans le coup ».
Observez les enfants qui essaient de dérider leur mère qui à
l'air triste. C'est tout à fait passionnant et émouvant. On a
fait des expériences avec de petits bébés. On demande aux mères,
en train de jouer avec leurs bébés, de prendre brusquement une
figure impassible et ne plus réagir pendant quelques minutes aux
avances de leur enfant. La réaction des petits est bouleversante,
ils déploient des efforts inouïs pour faire changer l'attitude de
leur mère et s'ils n'y arrivent pas, au bout d'un certain
temps, ils se découragent, de dépriment et n'essaient plus rien.
Je me souviens de la petite Clélia,
deux ans et demi, que ses parents m'avaient conduite en
consultation, car elle avait si peur d'aller aux toilettes qu'elle
se retenait des jours et des jours et se provoquait une constipation
qui la faisait beaucoup souffrir. Cette petite fille était très
anxieuse et sa maman fort dépressive, le papa était inquiet de la
situation. Au cours des séances de psychothérapie mère-enfant,
Clélia a pris la situation en main, en mimant, avec une poupée,
toutes ses difficultés, la mettant sur le pot, expliquant qu'elle
avait mal, la langeant, la baignant, la berçant. Lorsqu'elle
voyait sa mère qui s'isolait, l'air triste dans un coin, elle
allait vers elle lui proposer des jeux pour la distraire et sa figure
s'illuminait lorsqu'elle réussissait. Clélia a trouvé toute
seule le moyen de se guérir et d'aider sa mère. Je n'étais là
que pour en assurer les conditions (comme les parents).
Les psychothérapies des enfants
s'inscrivent dans le droit fil de leur développement. C'est la
même dynamique de vie. On leur permet d'utiliser leurs ressources.
Avoir
confiance en soi
Seulement voilà : pour faire
confiance au bébé, il faut avoir confiance en soi. Les parents on
été des enfants eux aussi, et leurs propres enfants les confrontent
avec des souffrances oubliées qui ressurgissent parfois violemment
et altèrent les relations d'amour. Une jeune femme, Madame S.
avait beaucoup souffert à la naissance de sa petite sœur ;
elle avait refoulé sa jalousie très profondément et, lorsqu'elle
a eu son deuxième enfant (une petite fille), une confusion
inconsciente s'est faite en elle entre sa sœur et sa fille. Des
sentiments de haine refoulée ont ressurgi, qu'elle a ressentis
avec horreur ; elle s'est jugée une mère indigne de ne pas
aimer cette petite fille. De son côté, le bébé refusait de
s'alimenter, manière pour lui de répondre à la situation. Les
choses ne sont rentrées dans l'ordre que lorsque Mme S., aidée
par une psychothérapeute, a pris conscience de cette substitution
entre sa sœur et sa fille, qui empoisonnait leurs relations.
Savoir
ce que l'on projette
La projection est un processus
psychique qui consiste à attribuer à l'autre ce que l'on
éprouve soi-même. Au début de sa vie, ce sont les parents qui
donnent un sens aux échanges avec leur bébé et projettent sur lui
le bonheur, et cela rend effectivement le bébé heureux. L'enfant
est investi par une foule de sentiments, d'images d'avenir que
l'on projette sur lui. Il va répondre à ces projections qui vont
devenir source de nouveaux comportements.
Un merveilleux exemple est celui du
sourire. Les tout premiers sourires ; à deux ou trois jours,
qui sont des sourires de digestion, vont être, pour les parents,
chargés d'un sens que le bébé n'y a pas mis : celui d'une
communication affective du bonheur, et ils vont y répondre avec leur
joie, leur fierté, leur affection. Ils vont entraîner leur petit
dans un réseau d'amour auquel il va devenir de plus en plus
sensible. Cette communication, qui repose sur une illusion au départ,
va devenir réalité. L'enfant sera ainsi tiré vers l'humanisation
par son entrée dans le monde de la communication et de l'amour.
Mais les parents peuvent projeter sur leurs enfants les soucis, les
déprimes, les colères…qui les habitent. Tout adulte d'ailleurs
peut le faire.
J'ai rencontré des parents qui
croient que leur enfants les détestent, les persécutent, font
« exprès » de pleurer, ou de ne pas dormir pour les
embêter. Ils attribuent un sens aux cris du bébé qui vient de leur
état d'esprit et non du bébé. Cela peut engendrer des
gauchissements de la relation : lorsque celle-ci est mauvaise,
les parents on besoin de découvrir les fantasmes qui les habitent et
dont ils n'ont pas conscience.
Eviter
les non-dits
Il ne faut pas cacher à l'enfant ce
qui le concerne, même si ce n'est pas toujours facile à
apprécier.
D'une manière générale, les
secrets de famille pèsent sur les enfants. Parfois, on ne prévient
pas les petits de la mort de leur grand-mère pour ne pas les choque
et l'on voit l'enfant se mettre à devenir nerveux, ou à ne plus
dormir ou à avoir peur de l'école ou tout autre symptôme,
apparemment sans rapport avec l'évènement. Comme vous le savez,
les enfants sentent tout. Ils ressentent l'atmosphère de tristesse
ou d'angoisse de manière diffuse. Il faut absolument mettre des
mots sur cette angoisse. Les enfants auront évidemment beaucoup de
chagrin de la perte de leur grand-mère, mais s'ils en parlent, si
on leur en parle, ils peuvent « en faire le deuil » et
conserver en eux son image positive au lieu d'éprouver un mal
mystérieux qui les ronge. Même lorsqu'un enfant ne parle pas
encore, il est bon de l'avertir, avec des mots, des drames
familiaux. Cela ne veut pas dire qu'il faille l'accabler avec des
soucis qui ne le regardent pas.
Je me souviens d'Eric, qui était
venu pour un problème de phobie à l'école ; il ne pouvait
pas supporter d'y rester parce que sa mère s'en allait. C'était
absolument affreux, toute la matinée, il tirait le veston de son
maître : « Michel, quand est-ce qu'elle revient maman ?
Michel, quand est-ce qu'elle revient maman ? ». C'était
tellement intolérable qu'il n'avait même pas pu entrer au CP,
alors qu'il en avait l'âge et l'intelligence. J'ai vu
arriver ce petit garçon, mignon, aimable, épanoui, gentil ; on
ne pouvait pas du tout imaginer cela. Au bout de trois minutes, collé
contre sa mère, il me dit : « je veux m'en aller, je
veux partir ». Alors moi, hypocrite…je lui réponds :
« Mais bien sûr, mon chéri, tu peux partir quand tu veux,
mais tu sais tu devrais quand même regarder ce petit jeu et puis cet
autre petit jeu ». Il est resté ! Je lui ai alors
demandé : « Eric, tu vas m'expliquer : quand tu
penses que ta maman ne reviendra pas te chercher, c'est cela qui te
fait peur ? » – « Oui, c'est ça » -
« Ta maman, à ton idée, qu'est-ce qu'elle ferait au lieu
de venir te chercher ? » - « Eh bien, elle irait
dans une autre maison avec d'autres enfants ».
J'ai été fort étonnée de cette
réponse, tout d'abord, puis je me suis rappelé que cette dame
m'avait dit qu'elle avait perdu quelques années auparavant, son
premier mari dont elle avait eu deux enfants. Puis, elle s'était
remariée avec le papa de l'enfant ; elle avait donc bien été
dans une autre maison, avec d'autres enfants. Les enfants étaient
en pension, ils revenaient régulièrement, mais rien n'avait été
expliqué à Eric. Cela traînait quelque part dans l'air. Ce qui
fait que cet enfant projetait le passé de sa mère dans son avenir à
lui. J'ai donc dit à la mère : « vous savez, là je
crois vraiment qu'il faut que vous lui racontiez que vous avez déjà
été mariée, que vous avez été dans une autre maison avec vos
enfants du premier lit. Faites-lui voir des photos ». –
« Vous croyez, mais cela va embêter mon deuxième mari ! »
- « Cela ne l'embêtera pas que son fils aille mieux ! ».
Finalement, c'est ce qu'elle a fait. Quelques jours après, elle
est revenue avec Eric : « Ecoutez, il faut que je vous
dise autre chose que je ne vous ai pas dit, j'ai perdu un bébé
avant celui-là et je ne peux pas supporter que mon fils reste à
l'école. Je pense qu'il va y mourir ! ». A ce
moment-là Eric me regarde et déclare : « Ah ! Ben
ça, Hélène, qu'est-ce qu'on va faire avec nos deux peurs ? »
- « Eh bien ! Ecoute, on va les faire partir en même
temps ». C'est ce qui s'est produit. Des mots avaient été
dits et entendus – les angoisses avaient été formulées, et
l'enfant est retourné, tranquille, l'école quelques jours plus
tard et continue à y être heureux. La maman ne pouvait pas deviner
à priori qu'il fallait parler à Eric de ces morts survenues avant
sa naissance…Et pourtant…
Ne pas permettre aujourd'hui ce qu'on
a interdit hier, à moins d'avoir des raisons pour cela et de les
expliquer. Pour qu'un enfant se structure sur le plan psychologique
et moral, il est important que les parents soient porteurs de valeurs
à respecter. Les grands-parents ont leur rôle à jouer dans cette
structuration. Même si les points de vue entre parents et
grands-parents sont divergents, les enfants s'y reconnaissent très
bien si cela ne change pas à tout bout de champ. « Chez
Mamie, on fait comme cela, et chez Maman on fait autrement ».
Bien entendu, d'autres adultes ont un grand rôle pour relayer la
famille et créer de nouvelles possibilités d'humanisation.
Les
clignotants
Tout au long de la vie, nous avons des
clignotants pour nous aider à repérer si nos enfants vont mal et
s'ils ont besoin d'aide. Pour les tout-petits, ce sont : les
troubles des grandes fonctions, le sommeil, l'appétit, la
digestion, l'élimination ; les troubles de l'humeur, ;
les maladies à répétition, otites, rhinopharyngites, eczéma…Pour
les enfants plus grands, nous aurons les échecs scolaires, les
troubles du comportement, comme l'agressivité exagérée ou la
trop grande timidité, entre autres ; sans parler de la fatigue,
des troubles de sommeil, et même parfois de la dépression.
Même dans des cas qui ne sont pas
graves, la vie peut devenir impossible. Cela suffit à justifier les
recours à des spécialistes. Ce n'est pas une indignité, ni une
démission, que de se faire aider. Au contraire, c'est signe de
lucidité, de courage et d'humilité. Le seul critère est le degré
de souffrance que l'on peut supporter. Ce n'est pas toujours un
critère de gravité. Plus on s'occupe tôt des troubles des
enfants, plus vite cela s'arrange. Il m'est arrivé de traiter un
trouble du sommeil d'un enfant de six mois, pleurant toutes les
nuits, dont les parents devenaient fous, en une seule séance. La
petite Clélia, dont j'ai parlé, est venue deux mois, Eric, trois
mois. En revanche, pour les grands, c'est un peu plus long.
Quand les troubles sont récents, ils
guérissent beaucoup plus vite. Mais on pourrait aussi éviter
d'avoir à soigner si on faisait de la prévention. On a remarqué
que dans des maternités où le personnel faisait très attention à
l'établissement d'une relation de bonne qualité entre la mère
et l'enfant, on évitait beaucoup de troubles. Dans nos
consultations de pédopsychiatrie, on voit souvent arriver de grands
enfants qu'il aurait fallu aider plus tôt. Mon rêve serait
d'exorciser la peur du « psy » chez les parents, de
montrer les richesses infinies d'une collaboration entre les
généralistes, les pédiatres, les psychothérapeutes, les
instituteurs-trices, les professeurs, les parents et les enfants. Un
« pool » de bonheur, en quelque sorte…
*Cet article a fait l'objet
d'une parution dans la revue Alliance – Mars/Avril 1991.
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