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Par
Marion
Je voudrais te parler de ma prison, toi
qui crois que je suis libre, je voudrais te raconter l'histoire
d'un chemin qui est tout sauf un hasard, je voudrais te dire ma
souffrance, ma douleur…Quelque soit leur destin, les hommes portent
tous une histoire douloureuse, quelque soit leur quotidien, ces mêmes
hommes ont appris à rire, à pleurer, à haïr, à aimer…Parce
qu'ils se sont trouvés face à la vie, parce qu'ils ont décidé
de vivre ou de survivre, parce qu'ils ont espéré, prenant la vie
comme elle venait…parce qu'ils n'avaient pas eu le choix de
naître là où ils sont nés.
Je n'ai pas choisi mes parents, je
n'ai pas choisi mon histoire, je n'ai pas choisi ma souffrance,
mais j'ai choisi de me battre…je suis née, il y a un peu plus de
26 ans dans un petit hôpital…à quelques heures de la nouvelle
année…dans la salle de soins, les infirmières de garde buvaient
le champagne et dans le hall, le sapin de noël clignotait…dans la
ville, des cris de joie s'échappaient des maisons, des pleurs
aussi…ceux des gens qui sont seuls, ceux des gens qui n'ont
personne et qui passent leur 31 décembre dans la pénombre de leur
solitude…je suis arrivée entre rires et pleurs, et pour seul
accueil, j'ai reçu en pleine figure une phrase qui résonne encore
dans ma tête, un phrase pleine d'alcool et de violence, une phrase
qui déjà me faisait comprendre ce qu'était la solitude, une
phrase plus glaciale que l'air qui m'entourait : « encore
une pisseuse ! »…je vois ma mère, je vois le désespoir
dans ses yeux…mon père était cette voix qui avait préféré
retourner faire la fête avec ses potes…il avait rendez-vous avec
une quelconque bouteille achetée au Pas de la Case, à moitié
prix…il a pris la cuite de sa vie, celle qui l'a prise ensuite
chaque jour pour compagne….mon père imbibé de son alcool, ma mère
de son désespoir…j'étais là et que pouvais-je faire ?
J'ai crié, j'ai hurlé, et j'ai entendu une voix que je ne
connaissais pas, dire : » c'est un bébé vigoureux,
3,200 kgs »…puis on m'a ligoté dans un linge jauni, il y
avait des lumières, des rires au loin, des pas…
A ce moment-là, j'ai compris que
j'étais née en prison et qu'il me faudrait beaucoup de courage
et d'espoir pour en sortir…j'ai compris aussi que personne
n'entendrait mes cris, alors je me suis tue, j'ai crié dans ma
tête, mais partout, le silence, le froid, l'abandon…
Puis on m'a emmené dans une grande
maison sombre, il y avait cette vieille femme, qui me faisait mal
quand elle me prenait dans ses bras, elle tremblait et elle
n'arrêtait pas de dire des truc débiles, elle avait des poils sur
le menton… quand elle s'approchait de moi, je voyais sa bouche
s'ouvrir si grand que je croyais qu'elle allait m'avaler…
c'était ma grand-mère…j'ai dû demander à Dieu pourquoi
j'étais là, si j'avais su marcher, je serais partie en courant.
J'ai grandi dans cette maison, avec
tous ces gens et leur cruauté, j'ai grandi aussi seule que j'étais
née en essayant de ma faire toute petite parce que le moindre faux
pas était puni et les punitions ne manquaient pas : enfermer
dans un placard, dans une pièce sombre, paire de baffes sur les deux
joues, fessées cul nu, coups de poings, coups de pieds, coups de
ceinture, menace de martinet, de piqures… insultes, refus d'amour
et de tendresse, priver de repas et de sortie, au lit en plein après
midi, fermer à double tour, lumière éteinte, rideau tiré…
J'ai traversé la vie avec ces cris
étouffés dans ma tête, avec cette douleur sourde dans le cœur,
avec ce froid, le froid glacial de la terreur…j'ai survécu parce
que je me suis créée un monde parallèle dans mon imaginaire, parce
que je me suis inventée une maison de rêve, un refuge…j'y vis
encore dans l'espoir que mon ami imaginaire arrive, dans l'espoir
qu'il comprenne, qu'il écoute et qu'il m'enlève ma
souffrance pour la jeter loin, très loin…je voudrais que le
bonheur ne m'oublie pas, qu'il vienne frapper à ma porte et
qu'il laisse entrer la vie et le chant des oiseaux, qu'il me
prenne avec lui en me promettant de ne jamais plus me quitter, je
voudrais croire ce que c'est aussi simple d'être aimée et
d'aimer, je voudrais que des bras s'ouvrent pour m'accueillir,
je voudrais qu'ils reçoivent mes pleurs mais qu'après il n'y
ait plus que des rires. Je voudrais que quelqu'un puisse m'accepter
telle que je suis, je voudrais pouvoir dire ma douleur sans faire
peur à l'autre, sans prendre le risque de le faire fuir…L'autre
a toute la place, mais parce que ces autres que sont mes parents ne
m'ont pas donné la mienne, j'attends que quelqu'un me dise :
« tu as ta place, elle est à toi ».
Je voudrais pouvoir compter pour
quelqu'un, je voudrais savoir que si demain je meurs, je ne serais
pas seule…je voudrais qu'il y ait quelqu'un pour venir déposer
un bouquet de jonquilles au pied de mon arbre, quelqu'un qui se
souvienne de moi, de celle que j'ai été…je voudrais tout
simplement avoir ma place dans le cœur d'une personne, je voudrais
que mon visage soit présent dans sa mémoire et qu'il connaisse le
son de ma voix même sans l'entendre…est-ce trop demander ?
Je ne demande pas que le monde entier
m'aime, mais juste une personne, juste une, pour une fois dans ma
vie qu'il y ait quelqu'un pour manger avec moi, pour aller se
promener, pour prendre ma main, pour me faire rire et pour sécher
mes larmes…vous comprenez ça ? Vous comprenez que je suis en
train de crever parce que je manque d'amour comme une plante
manquerait de lumière…je meurs parce que personne ne m'appelle,
parce que je voudrais qu'on pense à moi, qu'on me parle, qu'on
vienne me voir par amour…je meurs parce que l'indifférence et le
vide ont toute la place…je crève et j'en ai rien à foutre de
savoir si je suis belle ou laide, intelligente ou non, j'en ai rien
à foutre de penser à moi parce que de toutes façons je suis seule
et ma vie n'a aucun sens et j'en ai rien à faire de réfléchir.
Qu'est-ce qu'il me reste ? Qu'est-ce que j'ai ?
Qu'est-ce que je suis ? RIEN. Alors, je fais une analyse pour
savoir que je suis rien, que ma vie c'est de la merde, je paye ma
solitude pour qu'elle me tienne compagnie et je ne peux rien contre
ce qui fait mal…et au bout du compte, il n'y a personne,
PERSONNE …alors, à quoi bon se battre pour vivre, je suis
morte depuis longtemps, enterrée, oubliée, personne n'en a rien à
foutre de moi, je peux crever, ça ne ferait pas plus de vagues qu'un
pipi d'oiseau tombé dans l'océan ! Alors non, je
n'arrêterai pas le fromage blanc parce que c'est mon seul
plaisir, mon seul réconfort le matin quand je me lève, je le fais
parce que je le fais que je vais me régaler au moins quelques rares
minutes dans ma journée vide et puis merde !
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